Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon

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Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon

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Eugène Stourm, “Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon” La Revue Synthétique, 1 (1842-1843): 315-317.

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BIBLIOGRAPHIE.

Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon.

 

M. Proudhon est a peu près le seul partisan des idées égalitaires qui mérite d’être pris au sérieux. Nous en sommes à nous demander comment un esprit si réellement distingué sous tant de rapports peut se complaire et persévérer dans de telles aberrations. M. Proudhon consacre tous ses loisirs et tous ses travaux à propager le dogme, si dogme il y a, de l’égalité des fortunes et de l’égalité des conditions! Pour cela rien ne lui conte, aucun paradoxe ne l’arrête, aucune considération ne peut espérer de le faire fléchir; jamais on ne mit plus de logique dans une argumentation, jamais on ne put mieux prouver que l’art de raisonner n’est tout simplement qu’une méthode tout à fait indépendante des applications qu’elle peut recevoir. M. Proudhon remet en question tous les principes de sociabilité, il bouleverse de fond en comble toutes les idées reçues; mais ne croyez pas que sa critique soit le prolégomène d’aucune conception nouvelle. M. Proudhon a cela de tous les esprits de son bord, qu’il se résume dans une vaste négation, qu’il flétrit ce qui est, sans formuler ce qui, selon lui, devrait être, autrement que par des généralités vagues dont le monstrueux est seul évident. Ce n’est pas ici le lieu de combattre ses arguments contre la propriété : nous nous proposons d’essayer cette polémique sur un autre terrain et à propos d’un livre du même auteur, où sa philosophie sociale se fait connaître plus amplement. Pour le moment, nous n’avons a nous occuper que d’un opuscule qui sert de complément ù la pensée de M. Proudhon et en est une sorte de développement inattendu. Dans ses autres productions l’auteur de Qu’est-ce que la propriétê ? s’était lancé dans les hautes régions de la raison pure, de la théorie et de la science, dégagées de toute application; dans la Célébration du dimanche, il est rentré dans l’humble domaine des événements antérieurs de l’humanité; en d’autres termes, il a demandé à l’histoire, ni plus ni moins que tous ceux qui ont une hypothèse à vérifier, des moyens de justification et de sanction, et cela à force de commentaires et d’interprétations qui, pour peu qu’on y attache la moindre importance ou le moindre crédit, ne contribueraient pas mal à donner gain de cause à certains sceptiques, au dire desquels l’histoire est une grande prostituée qui se prête aux plus extrêmes fantaisies de ses courtisans!

M. Proudhon est remonté dans les temps anciens jusqu’ù Moïse, et ce légistateur-prophète lui est apparu, chose surprenante ! comme l’initiateur suprême et, si l’on peut dire ainsi, le chef historique du système social qu’il défend. Voyez-vous ce pauvre Moïse devenir communiste, et le premier, qui pis est !... Or savez-vous ce qui lui a valu un tel honneur?... Eh bien ! c’est l’institution sabbatique, dans laquelle M. Proudhon voit le palladium et la consécration de toutes les prérogatives et de toutes les libertés sociales, y compris l’égalité de fortune et l’égalité de condition. Il serait trop long d’énumérer et dejuger tous les arguments que l’auteur donne à l’appui de cette opinion ; nous aimons mieux renvoyer le lecteur ù l’ouvrage même. Quant à nous, nous avouons ne pas voir d’autre égalité dans le fait delà célébration du dimanche ou du jour du sabbat, que l’égalité du repos auquel, dans ce cas, chacun se trouve condamné, ce qui ne veut pas dire, d’ailleurs, que les loisirs ne soient utilisés ou perdus selon les inspirations de la personnalité. Que Moïse, appropriant ses prescriptions aux besoins et à la nature des races dent il s’était constitué le grand-prêtre social, ait vu dans la sanctification du septième jour une multitude d’avantages cela ne semble pas contestable; mais que, sérieusement, on propose, au XIXe siècle et dans notre pays, la restauration, le rajeunissement de cette antique coutume comme l’innovation la plus efficace pour régénérer le monde, en vérité, il y a de quoi être saisi d’un étonnement qui finirait par faire bien rire s’il ne donnait pas tant a penser ! Eh ! quoi, vous dites que les populations soumises au joug de Moïse vivaient! d’égalité? et cela parce que le pasteur d’Horeb exigeait de tous les hommes une manifestation religieuse dans laquelle tous les cœurs et toutes les existences devaient simultanément se réunir? Est-ce que le dogme de la solidarité, tel qu’on l’entendait alors, a le moindre nippon avec cette notion d’égalité chimérique qui égare votre esprit? Moïse n’a pas été un communiste, ni un égalitaire, Dieu merci pour ta gloire! Il a tiré un peuple des ténèbres de la barbarie pour le conduire, ù travers les lueurs du patriarcat, dans la voie de son développement normal; il a constitué la famille en l’investissant d’une autorité sans contre-poids: c’était un progrès réel, si petit qu’il paraisse au point de vue de l’idéal. Moïse n’a pas fait autre chose, et sa part est encore assez large, et son nom brillera dans tous les siècles d’un éclat plus pur que si, préoccupé de l’idée de quelque nivellement sacrilège, il eût tenté de coucher l’espèce humaine sur le lit de Procuste, taillé par une utopie !

L’enseignement à tirer de cette production, c’est que le communisme ne sait comment se rattacher a la tradition, pas plus qu’il ne sait a quoi s’arrêter pour l’avenir. Deux hommes peuvent être communistes en pensant d’une manière diamétralement opposée sur les plus importants problèmes de sociabilité. Voici M. Proudhon, l’égalitaire, qui, en exaltant les institutions mosaïques, conclut au patriarcat, tandis que la plupart de ses coreligionnaires n’ont pas assez de fureurs et de sarcasmes à déverser sur le principe de la famille, qu’ils ne se gênent pas pour déclarer anti-social, a l’instar du divin Platon.

Le communisme et le principe égalitaire n’ont pas la moindre valeur organique, mais ils sont dangereux sous leur aspect critique ; le communisme est une inspiration du désespoir, un moyen de soulever les masses pour les précipiter contre les colonnes de l’édifice social, dussent-elles se briser elles-mêmes eu les ébranlant ! On dit à l’homme qui meurt de faim qu’il y en a qui meurent d’indigestion ; on met l’extrême opulence sous les yeux de l’extrême misère; on établit des classifications arbitraires ou systématiques : l’homme qui souffre est le bon, l’homme qui jouit est le méchant ! Tout est dit de celte manière, et il n’y a plus qu’un peu de force et d’audace à avoir pour se montrer conséquent!... Quant a organiser, quant à prévoir, quanta comprendre quoi que ce soit aux exigences légitimes de la nature humaine, aux conditions élémentaires d’une société, je ne dirai pas rationnelle, mais seulement possible, le communisme ne s’en occupe pas, ce n’est pas son affaire ; il ressemble à ces conspirateurs stupides qui se disent hommes d’action pour éviter le raisonnement, sauf à raisonner quand il faudrait agir. Ce qu’il y a d’étrange, ce qu’il y a de déplorable, c’est que des esprits de quelque valeur se prêtent a de pareilles misères sans craindre d’éveiller et de développer dans les natures inférieures tous ces instincts subversifs dont elles ont le germe, et qui suffiraient à mettre, non pas seulement la société actuelle, mais toute société possible, en péril.

M. Proudhon est, à l’heure qu’il est, le métaphysicien du communisme ou de la théorie égalitaire, que nous confondons volontairement, comme M. Pierre Leroux est le métaphysicien de la démocratie; Dieu veuille que cette bizarre position ne lui fasse pas s’imaginer des devoirs chimériques qui le feraient persévérer dans cette voie, même après que sa raison en aurait reconnu l’insigne fausseté !... L’opuscule de M, Proudhon se termine, comme tout ce qui émane de cette monstrueuse aberration qui l’assiège, par un naïf et cynique appel a lu raison du plus fort ! Comment M. Proudhon, qui parle tant de morale, ne s’aperçoit-il pas que lorsqu’on fait un appel a la force brutale, ce sont les natures les plus démoralisées qui répondent, celles qui ont quelque vengeance, quelque sale égoïsme à assouvir, et qu’avec de tels éléments on retourne en droite ligne à l’état sauvage, ce qui serait aller plus loin que ne le désire notre socialiste, dont l’aspiration rétroactive s’arrête au patriarcat!...

Eugène Stourm

 

Eugène Stourm, “Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon” La Revue Synthétique, 1 (1842-1843): 315-317.

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Stourm, Eugène, 1797–1865, “Célébration du dimanche, par P.-J. Proudhon,” The Libertarian Labyrinth, accessed October 17, 2019, http://library.libertarian-labyrinth.org/items/show/2613.